Lettre a un jeune chrétien

ciric 193712 JCB 09 2012REPERES
7% des adolescents vivent une dépression majeure.
18% des jeunes de 15 à 30 ans souffrent de la solitude.
130000 élèves du secondaire quittent chaque année le système scolaire sans diplôme.
5,2% des 10-24 ans ont déjà eu affaire à la justice.

 

 

Réduite à une catégorie sociologique à risque, la jeunesse n’est plus vue comme une force créatrice. Dans Lettre à un jeune chrétien, la romancière Christiane Rancé lui adresse un appel vibrant à vivre intensément.

Les jeunes. On les dit désabusés et secoués de crises. D’émissions politiques en analyses sociologiques, on les présente dangereux, on en déplore les incivilités ou le décrochage scolaire, on en craint l’éruptive fragilité, et on en envie, peut-être, l’immature irresponsabilité. Les discours qui l’étudient la dissèquent, la mettent dans des cases, jeunes pro, étudiants, sans bagage. On a peur pour elle : «Comment va-t-elle s’en sortir dans la vie ? », s’interrogent les parents qui sollicitent des coachs et des conseillers d’orientation. Devant cette difficulté qu’éprouve la jeunesse à trouver sa place dans la société, le pape a lui-même organisé un Synode sur «les jeunes, la foi et le discernement vocationnel », qui se déroulera à Rome en octobre 2018.

Loin de cet étrange discours, l’écrivain Christiane Rancé lance un appel brûlant à destination de la jeunesse dont elle dresse un portrait exaltant. Dans sa Lettre à un jeune chrétien , avec une audace et une liberté entraînantes elle lance : «Je convoque ta jeunesse et sa fascinante hardiesse. »Elle renoue ainsi avec une tradition qui voit dans la jeunesse le temps de tous les espoirs et de tous les héroïsmes. Et à lire son ouvrage, il semble que cette jeunesse tirerait davantage parti d’une invitation brûlante à la grandeur que d’une inquiète sollicitude.

Ses pages salutaires interrogent chacun de nous et semblent nous dire le vers de Verlaine : «Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà, de ta jeunesse ?» De tes idéaux, de ton enthousiasme? Non pour déplorer un temps passé, ou faire le constat d’une jeunesse désormais impossible dans un monde ingrat, mais pour la faire surgir, toujours neuve. «Que tu aies 15 ans, 30 ans ou 80 ans, c’est ton tour de vivre et d’aimer et alors d’initier la renaissance secrète de l ’âme du monde, dont chacun a la charge », appelle-t-elle. Redonner vigueur à sa jeunesse n’est pas refuser de devenir adulte :loin d’être irresponsable ou insouciante, capricieuse et égoïste, la jeunesse serait au contraire de continuer, de sauver et d’enrichir le monde.

Mais pourquoi faire appel spécifiquement à une jeunesse chrétienne? Parce que, estime Christiane Rancé, dans un monde où une technique devenue reine déshumanise l’homme, où les guerres et les haines dressent les hommes les uns contre les autres, nous délaissons la seule force civilisatrice : le christianisme, qui seul permet de faire reculer la barbarie.

Elle répond ainsi à un réel besoin, chez les chrétiens :celui de se sentir autorisé à être chrétien, sans s’en excuser, sans éprouver de diffuse culpabilité.

 «Tout est fait pour incriminer ta foi et t’inculquer un sentiment de honte, jusqu’à te rendre responsable pour dix générations du sang coulé de l ’Inquisition. Il est permis d’appartenir à n’importe quelle religion, ou à aucune, sauf d’être catholique», ironise-t-elle, et pourtant, «tous, qu’ils en soient conscients ou pas, s’accordent à défendre ce que les Évangiles ont enfanté :la liberté, l’égalité, la fraternité, autant de fruits très chrétiens de l’arbre chrétien. »

Le courage de l’anticonformisme

On dit la jeunesse ingrate. Christiane Rancé fait au contraire de la gratitude une composante de la jeunesse. Être jeune, c’est être reconnaissant de l’existence des «cathédrales, des monastères, de l’art sacré », saluer les œuvres des saints…Et plutôt que de céder à la honte, choisir «la sainte colère et le refus de l’abdication ». Elle lance ainsi un appel au courage. Non de braver la mort physique, comme les martyrs, mais la mort sociale, les huées, le ridicule de se dire chrétien. Le courage de l’anticonformisme attitude qui caractérise volontiers la jeunesse, qui n’est plus dans la contestation d’un ordre petit-bourgeois, mais dans la défense de l’Église des saints, civilisatrice des peuples.

Mais pour autant, et c’est en ceci que sa lecture est une salutaire bouffée d’oxygène, elle déjoue le piège de la posture identitaire. C’est à cela que sert «l’aventure »qui a moins à voir avec un programme Erasmus qu’avec Thérèse d’Avila, dont elle a rédigé une biographie, et qui invite sans cesse à «aventurer sa vie ». Et quand elle raconte les voyages qu’elle fit, en tant que grand reporter, on se dit que ce mot n’est pas resté lettre morte dans sa vie.

Dans ce salon où nous la rencontrons, elle raconte avec une passion communicative ses reportages à Sarajavo sous les bombes, à Jaipur au milieu des émeutes, dans le désert en Algérie après l’assassinat des moines de Tibhirine. «Il faut aventurer sa vie, mais également dans un voyage intérieur. Expérimenter sa peur. Expérimenter ces émotions profondes que mon confort ne me permet pas de connaître et savoir dans ce déracinement quelles solutions m ’offrent mon héritage. » Alors qu’elle marchait dans le désert, elle a cru durant quelque temps s’être perdue et a lutté contre la folie. «L’étreinte de ma solitude, dans ce lieu de l ’inaccessible, me fit suffoquer. “Aimez-vous les uns les autres. ”Dans ce retour de ma vie à son essence, j ’entendis alors la force de ce commandement, et ce qu’il imposait, dans cet amour, de gratitude », raconte-t-elle. L’aventure radicale ouvre ainsi la dimension de la gratitude envers l’héritage qui préserve l’humanité en nous et autour de nous. Un héritage qu’il faut toujours redécouvrir et dépouiller de ce qui ne lui est pas essentiel.

Quelle sera donc cette jeunesse bien dans ses pompes chrétiennes? Avant tout, elle sera courageuse. La jeunesse espère encore et toujours en l’avenir, quand bien même les discours alarmistes incitent tout un chacun à se réfugier dans le présent de la jouissance. Le «slogan du no future» amène à consentir au désespoir et chuchote : «Pourquoi ne pas profiter des dernières heures du jour pour jouir et t’enivrer ?»Loin d’être cynique et revenue de tout, la jeunesse selon Christiane Rancé a cette incroyable capacité à ne jamais renoncer ;elle est par excellence, l’esprit de résistance. Non, notre monde ne déchoit pas lentement, ou s’il le fait, c’est faute d’esprits jeunes qui se lèvent vent debout contre l’esprit de résignation. Être jeune, c’est être, dans un monde qui semble connaître un «déluge de l’inculture», «un insulaire de l’esprit». C’est avoir «ce sentiment d’éternité capable d’anéantir la mélancolie. Et c’est bien ce dont il s’agit, ici et maintenant :renouer avec notre vocation à la vie, à la beauté et à l ’amour ; anéantir notre complicité avec tout ce qui réduit, étouffe, catalyse notre élan à la joie et notre espérance ».

Voilà qui peut surprendre !Nietzsche, toute une opinion publique, et jusqu’à des discours ecclésiaux, nous avaient pourtant dit que le christianisme nous invitait au renoncement. «Morale d’esclaves !»,avait lancé Nietzsche en son temps. Christiane Rancé n’ignore pas cette critique fameuse. «Le christianisme culte de la faiblesse distillait un mépris haineux pour la vie sur cette terre. Il émasculait l’homme. Or, ce qu’il fallait retrouver de toute urgence, c’était la force originelle » : voilà la doxa. Sauf qu’elle est un contresens, explique-t-elle dans son essai revigorant. C’est même l’inverse qui est vrai. Il n’y a rien de plus jeune, de plus vigoureux et vivifiant, que le christianisme. Ainsi, pour devenir et rester jeune, il n’y aurait pas de meilleur moyen que de devenir un meilleur chrétien. «Un chrétien est nécessairement jeune. Le baptême nous donne le pouvoir de renaître. Nous sommes la religion du pardon et de la résurrection. Nous pouvons renaître à nous-mêmes. Cette religion nous donne la puissance, non d’être accablés du péché, mais d’être de nouveaux Adam et Ève, à nouveau dans le jardin originel », nous explique-t-elle.

«La faim du Paradis, il faudrait se la remettre au ventre »

On croirait entendre Apollinaire pour qui seul le christianisme est moderne, au début de ce XXe siècle sanglant. Le maître de la jeunesse, son modèle, ce serait, plus que James Dean ou Zlatan Ibrahimovic, Jésus Lui-même. Pour son insolence, «ce mode d’être des gens dont les richesses sont imprenables, à qui la force stupide ne fait pas peur ». La jeunesse, elle aussi, a cette «extrême liberté de cet âge qui n’a que son avenir à perdre». Elle propose d’autres grandes figures de saints et de héros, dont Simone Weil, dont elle admire l’effort permanent à soutenir son attention au monde, aux autres, à la beauté de la Création.

Cette capacité à être présent au monde donne accès à une vie humaine authentique, où «l’âme se dilate par porosité à l’Autre, aux autres, par porosité à la beauté du monde et de la Création ». Dans un monde où nos jeunesses se passent par écran interposé, cette intuition semble prophétique.

Christiane Rancé ose proposer un idéal à notre monde fatigué, sans craindre les sarcasmes. Elle appelle à devenir un héros, un artiste, un saint, à ne jamais racornir son désir. «La faim du Paradis, il faudrait se la remettre au ventre », écrit-elle vigoureusement. Et elle sait bien qu’elle va être accusée de combattre des moulins à vent, puisqu’elle propose Don Quichotte comme modèle à suivre. Qu’elle appelle à ne pas céder à la séduction de la richesse, à ne pas partir, comme les conquistadors à l’âge de Cervantès, dans le Nouveau Monde pour chercher de l’or, mais à continuer à chevaucher des vieux idéaux : le goût de la beauté, l’attention à l’autre, le refus de toute violence, pour les incarner à nouveau.

Les pages brûlantes et profondes de cette «révolutionnaire dans l’âme » sont un antidote puissant aux écueils contemporains de la jeunesse, qu’il s’agisse de la désillusion cynique, comme des rodomontades identitaires. Et sa parole trempée au feu de l’Évangile est une extraordinaire cure de jouvence. Pour les croyants et les incroyants. •Pauline Quillon

  • Lettre a un jeune chretienLettre à un jeune chrétien et à ceux qui ignorent qu’ils le sont, par Christiane Rancé, Taillandier, 160 p., 14,90 €.

 

 

 

 

 

  • famillechretienne.fr-Famille Chrétienne n°2078 du 11au 17 novembre 2017

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